Les livres que vous n’avez jamais lus
Presque tous ceux qui lisent ont une pile qui n’avance pas. Des livres achetés en librairie un jour d’enthousiasme, offerts par quelqu’un qui pensait bien faire, récupérés dans un carton, commencés page trente. Ils occupent une étagère entière et, chaque fois qu’on passe devant, ils rappellent silencieusement qu’on n’a pas fait ce qu’on avait prévu. Ce n’est pas une dette, et il n’y a rien à rembourser.
Une pile de livres non lus n’est pas un reproche
Un livre acheté et non lu n’est pas de l’argent perdu. Il a été acheté pour une raison qui était valable ce jour-là : une envie, une curiosité, une conversation. Cette envie a existé, elle a été satisfaite au moment de l’achat, et le fait qu’elle n’ait pas duré ne rend pas la décision idiote.
Ce qui pèse, ce n’est pas le livre, c’est l’injonction qu’on a collée dessus. « Je devrais l’avoir lu. » Une étagère de livres non lus devient alors une liste de choses ratées, affichée dans le salon, ce qui est une drôle de manière de vivre avec des objets censés faire plaisir.
Il existe une position plus confortable, et elle est vraie : une bibliothèque personnelle n’est pas un programme de lecture, c’est une réserve. On y pioche selon le moment. Une partie ne sera jamais lue, et c’est le fonctionnement normal d’une réserve, pas son échec.
Trois raisons très différentes de ne pas avoir lu
Le tri devient beaucoup plus facile quand on cesse de traiter la pile comme un bloc. Il y a d’abord les livres du mauvais moment : le roman de huit cents pages acheté juste avant une année épuisante, l’essai qu’on voulait lire au calme. Ceux-là, la question n’est pas « est-ce que je vais le lire », mais « est-ce que je le veux encore quand la vie sera plus calme ». Souvent oui, et ils restent.
Il y a ensuite les livres achetés pour la personne qu’on espérait devenir. La méthode d’italien, le manuel de programmation, les trois volumes sur un sujet abordé une fois. Ils sont les plus lourds à sortir, parce que les laisser partir ressemble à renoncer à une version de soi. C’est pourtant là que se trouve le plus grand soulagement : l’étagère cesse d’être une liste de projets abandonnés.
Il y a enfin les livres qui n’ont jamais été un choix : les cadeaux, les héritages de bibliothèque, les livres pris dans un carton parce qu’ils étaient gratuits. Ceux-là ne demandent aucune réflexion particulière. Ils n’ont jamais eu de lien avec vous.
La question qui fonctionne
« Vais-je le lire un jour » est une question sans réponse, parce qu’elle porte sur un avenir inconnu et qu’on répond toujours oui par politesse envers soi-même.
Une question plus concrète : si je le voyais aujourd’hui en librairie, à son prix, est-ce que je l’achèterais ? Elle remet la décision dans le présent, avec vos goûts actuels, et elle est étonnamment rapide à trancher. Une autre, pour les cas indécis : est-ce que je le recommanderais à quelqu’un ? Un livre qu’on ne recommande pas et qu’on n’a pas lu occupe rarement sa place.
Et une remarque pratique, souvent libératrice : la plupart des livres que vous hésitez à garder existent en bibliothèque municipale ou se retrouvent d’occasion sans difficulté. Laisser partir un livre n’est presque jamais définitif.
Où repartent les livres
Les boîtes à livres installées dans les rues, les halls, les gares et les parcs sont le circuit le plus rapide pour quelques titres à la fois. Une précision qui compte : ce sont des étagères d’échange, pas des points de collecte. On y dépose ce qu’on serait content de trouver, quelques volumes, et pas un carton entier qui bloque la boîte pour tout le quartier.
Pour les volumes plus importants, Emmaüs prend des livres dans la plupart de ses points, avec des modalités variables selon les antennes. Les ressourceries et certaines associations organisent des ventes de livres. Recyclivre collecte des livres d’occasion, avec des conditions et des zones qui dépendent des périodes. Côté rachat, les enseignes de livres d’occasion comme Gibert reprennent une partie de ce qu’on leur apporte, selon l’état et selon ce qui se vend : les rachats concernent surtout les ouvrages récents et en bon état, et les livres scolaires suivent leur propre logique de programme.
Les bibliothèques municipales reçoivent souvent des dons, mais rarement en vrac : beaucoup n’acceptent que certains types d’ouvrages, et certaines n’acceptent rien du tout faute de place. Un appel avant de charger le coffre évite un aller-retour.
Ce que personne ne reprend
Une partie d’une bibliothèque n’intéresse plus personne, et il vaut mieux le savoir avant de faire le tour de la ville. Les encyclopédies reliées en plusieurs volumes, les guides de voyage périmés, les manuels techniques d’un logiciel disparu, les annuaires, les livres gondolés par l’humidité d’une cave, ceux dont la reliure se défait, ceux qui sentent la fumée.
Ces livres-là relèvent du tri papier, dans le bac prévu par votre commune, ou de la déchèterie pour les volumes importants — les consignes ne sont pas identiques partout, et le site de votre commune tranche. Ce n’est pas un manque de respect pour l’objet livre. Un livre abîmé que personne ne lira occupe la place d’un autre.
Une dernière chose sur le stockage, parce qu’elle revient souvent : une cave d’immeuble n’est pas un bon endroit pour des livres. L’humidité s’y installe, les cartons posés à même le sol prennent l’eau, et l’on retrouve deux ans plus tard des volumes gondolés et impossibles à donner. Si des livres doivent attendre, ils attendent mieux en hauteur, dans une pièce sèche.
Et si vous gardez la pile telle quelle, c’est aussi une réponse. Certaines personnes vivent très bien avec des livres non lus autour d’elles, et une étagère qui promet des lectures possibles vaut mieux qu’une étagère où il ne reste plus rien à découvrir.