Ce qui mérite d’être noté dans une cuisine
La cuisine est la seule pièce du logement dont le contenu est censé disparaître. On y range des choses pour les manger, les user, les finir. Faire l’inventaire d’une cuisine n’a donc rien à voir avec l’inventaire d’une bibliothèque : l’objectif n’est pas de tout consigner, mais de savoir ce qui porte une date, ce qui existe en double sans qu’on s’en soit rendu compte, et ce qui n’a plus servi depuis longtemps.
Une pièce dont le contenu est censé disparaître
Dans un salon, un objet noté reste noté pendant dix ans. Dans une cuisine, la moitié de ce que vous écrivez sera faux dans quinze jours. C’est la première chose à accepter, et elle simplifie beaucoup les choses : personne n’a besoin de la liste exhaustive de ses boîtes de conserve.
Ce qui vaut la peine d’être noté, c’est précisément ce qui échappe au regard quotidien. Les pâtes et le café ne s’oublient pas, on les voit tous les jours. Ce qu’on oublie, c’est ce qui se trouve derrière, en dessous, au-dessus, ou dans une autre pièce.
Le stock : tout ce qui porte une date
Les conserves poussées au fond, les bocaux d’un été où l’on avait beaucoup de tomates, les épices achetées pour une recette précise, les farines spéciales, les levures, les sachets de graines : ce sont des produits qui ont une durée de vie indiquée sur l’emballage et qui vivent dans des endroits qu’on n’ouvre pas chaque jour.
Les mentions inscrites sur les emballages ne veulent pas toutes dire la même chose, et ce qu’il faut en conclure dépend du produit et de la réglementation en vigueur chez vous : l’étiquette, le fabricant et les services officiels d’information des consommateurs restent les sources à suivre, pas un article de blog. Ce qu’une note peut faire, en revanche, c’est vous éviter d’acheter un troisième paquet de sucre glace parce que vous ne saviez pas que les deux premiers existaient.
Le congélateur, l’angle mort le plus coûteux
Un congélateur bien rempli est une pièce sans fenêtre. Les sacs sont opaques, les boîtes se ressemblent, et ce qui est passé sous une couche disparaît complètement. Beaucoup de gens ont un tiroir entier dont ils seraient incapables de dire le contenu de mémoire.
C’est probablement l’endroit de la maison où une liste rapporte le plus par rapport au temps qu’elle coûte. Une ligne par contenant, avec ce que c’est et la date de mise au congélateur, suffit — et une note lisible sur la porte vaut mieux qu’un fichier parfait qu’on ne rouvrira pas. Si vous ne devez tenir qu’une seule liste dans toute la cuisine, tenez celle-là.
Le matériel : les appareils d’une envie passée
La machine à pain, la yaourtière, la sorbetière, l’appareil à raclette, le blender à smoothies, le siphon, le déshydrateur. Chacun correspond à un moment réel de la vie de quelqu’un, et ce moment est parfois passé depuis longtemps. Ces appareils sont volumineux, ils ont une valeur de revente ou de don, et ce sont eux qui décident si votre plan de travail est utilisable.
Là, une note a du sens sur la durée, parce que l’objet, lui, ne bouge pas : de quoi il s’agit, où il est rangé, s’il est complet. Un robot sans son bol ou une sorbetière sans son accumulateur ne partiront ni sur Le Bon Coin ni chez Emmaüs, et c’est le genre de détail qu’on découvre au moment où l’on veut s’en séparer, c’est-à-dire trop tard.
Ce qui vient de la famille et sert deux fois par an
Le service de table hérité, les verres à pied qui ne sortent qu’aux fêtes, la cocotte lourde, le grand plat à gratin des repas de famille, la nappe brodée. Ce n’est pas de l’encombrement, c’est une catégorie à part : des objets rarement utilisés qu’on ne veut pas pour autant faire partir.
Le seul intérêt de les noter, c’est de savoir où ils sont quand la question se pose — au-dessus des placards hauts, à la cave, chez quelqu’un — et combien il y en a, parce qu’on n’a jamais la réponse le jour où l’on met la table pour douze. Aucune obligation de trier quoi que ce soit : savoir compte déjà.
Jusqu’où descendre dans le détail
Le piège classique consiste à commencer par le tiroir à couverts et à s’arrêter épuisé au bout de vingt minutes. Une cuisine ne se note pas objet par objet. Elle se note par lots : « congélateur, tiroir du bas », « placard au-dessus du frigo », « caisse à la cave ». Un contenant, une ligne, éventuellement une photo prise avant de refermer.
Il est parfaitement raisonnable de ne faire que le congélateur et de ne jamais faire le reste. C’est même le scénario le plus probable, et il n’a rien d’un échec : la cuisine est une pièce vivante, elle continuera à bouger avec ou sans liste.
Quand ça marche, ça ne ressemble pas à une cuisine de magazine. Ça ressemble à une cuisine où l’on sait qu’il reste de la sauce tomate au congélateur, où l’on n’achète pas le quatrième paquet de lentilles, et où l’on retrouve le grand plat sans monter sur une chaise pour vérifier.