Pourquoi on oublie ce qu'on possède déjà
On ne se souvient pas de ses affaires sous forme de liste, mais sous forme de carte. Un objet est retenu par l'endroit où il se trouve, pas par son nom ni par son nombre. C'est une mémoire remarquablement efficace tant que la carte reste stable, et elle cesse de fonctionner dès qu'une chose quitte le champ de vision, qu'elle se retrouve en trois exemplaires dans trois pièces, ou qu'un déménagement a remis tous les repères à zéro.
Une mémoire de lieux, pas d'inventaire
Demandez à quelqu'un combien de tournevis il possède : il hésite, il finit par dire « je ne sais pas, plusieurs ». Demandez-lui où sont ses tournevis : il répond en une seconde et il montre du doigt. Même personne, même information, et pourtant une des deux questions est facile et l'autre non.
La mémoire des objets enregistre des emplacements et des gestes. Elle retient « en bas à droite dans le meuble de l'entrée », presque jamais « j'en ai quatre ». Pour la vie ordinaire, c'est amplement suffisant : on n'a pas besoin de compter ce qu'on peut aller chercher. La difficulté n'apparaît que le jour où quelqu'un demande le nombre — un vendeur, un assureur, ou vous-même debout dans un rayon.
Ce que l'on appelle « oublier ce qu'on possède » n'est donc pas une défaillance : c'est ce qui arrive quand on demande un inventaire à une mémoire faite pour des lieux.
Ce qui sort du champ de vision sort de la tête
Il existe dans presque tous les logements des zones où les objets deviennent invisibles sans disparaître : la cave grillagée de l'immeuble, le haut des placards où l'on n'atteint qu'avec un tabouret, le fond du cellier, les valises sous le lit, le grenier d'une maison, un box loué au moment d'un déménagement.
Ces endroits ont un point commun : on n'y passe pas. Personne ne descend à la cave sans raison précise, surtout dans un immeuble ancien où l'escalier est raide et où la minuterie s'éteint avant qu'on ait trouvé le bon carton. Un objet qui y est rangé n'est pas mémorisé, il est mis en dépôt — et un dépôt ne se rappelle pas à vous.
La même catégorie éparpillée en trois endroits
Les piles sont dans le tiroir de la cuisine, dans la boîte à outils et dans le sac de la poussette. Les stylos sont dans quatre pièces. Le ruban adhésif est dans l'entrée, au bureau et dans le carton des emballages cadeaux. Chaque emplacement est parfaitement logique, pris isolément.
Mais aucun ne vous dit combien il y en a au total, et vous ne les voyez jamais ensemble. On ne se souvient pas d'un stock réparti : on se souvient de l'endroit le plus proche et on se fie à lui. C'est ainsi qu'on peut sincèrement se croire à court de quelque chose dont on a une réserve confortable, répartie sur trois pièces.
Un déménagement efface les ancres
Après un déménagement, la carte mentale ne suit pas. Vous savez ce que vous possédez, mais vous ne savez plus où c'est, et pendant quelques mois vous cherchez dans l'ancien logement — le geste part vers le meuble qui n'existe plus.
Le cas le plus courant est celui des cartons jamais rouverts. On en met deux ou trois à la cave « le temps de s'installer », et comme ils ne gênent personne, ils y restent. Leur contenu ne manque à personne, ce qui prouve seulement qu'on peut vivre sans, pas qu'on n'en avait pas. Le jour où l'on rachète quelque chose qui s'y trouve, ce n'est pas de la distraction : le carton n'est plus sur la carte.
Quand ce n'est pas vous qui avez rangé
À plusieurs sous le même toit, une bonne partie du logement est classée par une autre personne. Votre conjoint a rangé les ampoules dans un endroit qui lui semble évident. Un adolescent a vidé l'étagère du couloir dans un carton avant l'arrivée d'invités. Un colocataire a monté quelque chose au grenier. Aucune de ces personnes n'a mal fait ; elles ont juste écrit sur la carte sans vous prévenir.
C'est pourquoi, dans un foyer, la question « qu'est-ce qu'on a ? » n'a souvent aucune réponse unique. Chacun connaît sa moitié. Le seul remède qui fonctionne vraiment est de dire à voix haute où l'on met les choses au moment où on les met, ce qui coûte trois secondes et évite un achat.
Au-delà d'un certain volume, personne ne suit
Il existe une taille de stock au-delà de laquelle aucune mémoire ne tient, quelle que soit la personne. Ce seuil n'est pas le même pour tous et il n'a rien à voir avec l'intelligence ou l'organisation : il dépend du nombre d'objets, du nombre de pièces et du nombre d'occupants.
Le signe qu'on l'a dépassé est facile à reconnaître : vous cherchez régulièrement des choses dont vous êtes certain qu'elles sont chez vous. Ce n'est pas un reproche à vous adresser, c'est une information sur le volume. Une note écrite quelque part — un carnet dans la cave, une ligne dans les notes du téléphone, une étiquette sur le carton — n'améliore pas la mémoire, elle la remplace là où elle ne pouvait pas suivre.
Ce qui rend une chose retrouvable
Trois éléments changent tout, et aucun ne demande de tout inventorier. Une chose est retrouvable si elle est visible, si sa catégorie a une seule adresse, et si l'endroit où elle vit est un endroit où vous passez.
Le reste peut rester flou sans conséquence. Vous n'avez pas besoin de connaître le contenu de votre logement, seulement celui des zones où ne pas savoir vous coûte quelque chose : la cave, les cartons du déménagement, les affaires saisonnières, les fournitures qu'on rachète par réflexe. Le jour où ces quatre-là sont écrits quelque part, l'impression de vivre au milieu d'objets qui vous échappent baisse nettement, et le reste de l'oubli redevient ce qu'il était : normal.